L'Oeil

Pour sa deuxième exposition personnelle à la galerie Mitterrand, le Franco-Zimbabwéen Duncan Wylie, née en 1975, fait sensiblement évoluer sa peinture.

ParisART

 

Duncan Wylie considère l’existence comme un mouvement continu, entropique, comme un flux en perpétuelle évolution d’où émergent deux figures archétypales: le funambule et le skateur dont les silhouettes s’intègrent dans les fonds des toiles.

Les dernières peintures de Duncan Wylie se placent dans la lignée de ses œuvres exposées en 2012, où émergeaient pour la première fois des silhouettes humaines au beau milieu du chaos architectural caractéristique du style de l’artiste. En effet, les toiles de Duncan Wylie se définissent comme des constructions complexes où s’accumulent différentes strates de peinture, différentes couches de glacis, représentant des structures urbaines désarticulées, voire carrément en ruine.

Si l’artiste rappelle que ce «chaos abstrait» lui a été inspiré par l’histoire et l’évolution de son propre pays, le Zimbabwe, dont la politique, l’économie et l’urbanisme se sont désagrégés sous la dictature de Robert Mugabe, la pratique de Duncan Wylie s’ancre également dans l’histoire de l’art. Par exemple, sa gestuelle peut rappeler les peintures de Vieira da Silva, dont les formes s’enchevêtrent et s’interpénètrent (il dédie d’ailleurs une de ses toiles à l’artiste portugaise). Et les fonds liquides de ses tableaux, qui se superposent, évoquent tout autant les glacis de Marc Desgrandchamps.

Ainsi, Duncan Wylie a perçu l’opportunité d’insérer des figures humaines dans ses propres toiles. Par exemple, dans Take the landscape with you (2012) apparaît assez nettement une silhouette d’homme. Néanmoins, quel geste accomplit-il précisément? Joue-t-il au golf ou au criquet? Tente-t-il de naviguer sur sa barque, pris dans un tourbillon de formes et d’éléments? Et quel est ce parapluie qui gît à ses pieds? D’ailleurs, nous retrouvons ici ce même personnage fondu dans un chaos architectural inouï. Duncan Wylie rappelle alors que l’indétermination dans laquelle se trouvent ses personnages, concernant aussi bien dans leurs traits physiques que dans leur action ou leur fonction, souligne la richesse et la signification plurielle de chaque être.

L’artiste révoque par là toute lecture unilatérale ou unidimensionnelle de la vie humaine. Ainsi, plus qu’un monde ou une société chaotique, plus que des personnages aux contours flous, il s’agit de considérer l’existence comme un mouvement continu, un flux en perpétuelle évolution. Là se trouve la clé des œuvres de Duncan Wylie: comment occuper l’espace de la toile et rendre compte du mouvement incessant du monde, de son entropie?

Autre figure déclinée par Duncan Wylie sur plusieurs toiles: le funambule. Si les traits de ce personnage sont parfois extrêmement précis, néanmoins, sa silhouette se dédouble systématiquement, comme s’il penchait un coup à droite, un coup à gauche, à la recherche d’un équilibre précaire dans le tumulte persistant du monde contemporain.

Surtout, l’on remarque que les corps des protagonistes fonctionnent comme les révélateurs de la peinture de Duncan Wylie, et de ses procédés de fabrication. Ils apparaissent en effet comme un agrégat de matières, un amoncellement de divers fragments colorés, à l’instar du costume d’Arlequin. En réalité, leurs silhouettes s’intègrent aux fonds des tableaux concoctés par l’artiste et mettent à jour les différentes couches de glacis qui les composent. Ainsi, les corps des personnages sont constitués des éléments qui les entourent (décors, villes, bâtiments, bribes architecturales). Ils ne font qu’exprimer les potentialités esthétiques de leur propre environnement, mettre à jour leurs tonalités. Dès lors, on pourrait se risquer à dire que l’individu, chez Duncan Wylie, n’est que le vecteur de l’air du temps, le révélateur des structures et des idéologies en vogue dans une société donnée — en l’occurrence celle à laquelle il appartient, celle dans laquelle il s’inscrit.

Nous découvrons une autre figure archétypale des toiles de Duncan Wylie, le skateur, qui lui aussi, à sa manière, évolue comme un équilibriste dans les structures urbaines contemporaines… surtout lorsque l’artiste le représente en train d’exécuter un poirier sur sa planche à roulettes! Là encore, Duncan Wylie s’inspire d’une de ses peintures datant de 2012, The Wave, pour donner forme à son personnage. Car quel type de personnage pourrait bien intégrer cette immense vague de matériaux urbains, se demande l’artiste? Un surfeur? Non, plutôt un skateur qui s’inscrit à la fois dans le registre de la glisse, du mouvement, et de la ville.

L’un des skateurs de Duncan Wylie retient particulièrement notre attention. Dans un format moyen, une silhouette de skateur se laisse deviner. Elle apparaît comme une forme spectrale, un «homme invisible», un personnage diaphane aux contours déformants, constitué du décor et des éléments urbains banals qui l’entourent (une maison, une route, de la végétation). Le skateur se fond ainsi littéralement dans son environnement, comme un caméléon. Les couches de la toile sont rendues visibles à travers lui. Il expose à la fois l’épaisseur de la toile, et met également en exergue la temporalité de son constitution, de se genèse — à savoir les diverses strates de peintures qui s’accumulent au fur et à mesure de la composition.

Funambules et skateurs finissent par désigner ce que Duncan Wylie appelle des «Slashers», c’est-à-dire des individus aux identités multiples, non réductibles à une seule appartenance, à une seule fonction. Ils compilent en eux-mêmes une multitude de tendances et d’actions possibles. Par là, Duncan Wylie en fait les archétypes d’un monde nouveau, d’une génération de trentenaires où les individus multiplient les métiers, les qualifications et les centres d’intérêt. A la fois par goût pour la diversité, et par refus de se laisser enfermer dans une seule fonction, dans une «case». Mais aussi à cause de la précarité des métiers et des maigres revenus qu’offrent la plupart des secteurs d’activité, et nous obligent donc à multiplier les casquettes.

 

François Salmeron

La Gazette de Drouot

Un Collage Historique de Picasso pour le Musée de Grenoble, par Louis-Noël Nogent.

Guy Tosatto devant Cabin Fever, 2009, oil on canvas. Musée de Grenoble Collection.